La lumière glisse sur les murs. Un lit garde encore l’empreinte d’un corps. Une porte demeure entrouverte. Une silhouette se dissout dans l’ombre… Dans les photographies de Christophe Bagonneau, les corps et les lieux composent un théâtre silencieux où tout semble suspendu. Quelque chose paraît s’être déjà produit, tout en restant sur le point d’advenir. Les personnages semblent s’être éclipsés à peine un instant auparavant, mais leur retour paraît toujours possible.

 

La photographie n’y enregistre plus l’événement ; elle en recueille la persistance. Ce qui subsiste lorsque tout est terminé : une lumière, une température, une présence invisible qui continue d’habiter l’espace.

 

L’exposition rassemble plus de trente photographies réalisées par l’artiste, dont une quinzaine de tirages argentiques originaux, ainsi que cinq textes écrits selon une écriture proche du flux de conscience. Images et textes se répondent sans jamais chercher à s’expliquer. Les unes n’illustrent pas les autres ; les autres ne commentent jamais les premières. Ils avancent parallèlement, se croisent, s’éloignent, puis se rejoignent de nouveau, ouvrant un territoire situé entre le réel et le rêve, entre la mémoire et l’oubli.

 

Il y a près de vingt ans, dans un appartement de location de 17 ping (56㎡) à Taipei, Christophe Bagonneau réalisa une série d’autoportraits qui deviendra plus tard Autoportrait d’un cube. Cette pièce minuscule fut autant un lieu d’habitation qu’un espace de mise en scène. Son propre corps, les objets du quotidien, les murs, les miroirs, les portes, le mobilier ou encore la lumière y deviennent les matériaux d’une même expérience photographique. Autoportrait d’un cube ne raconte pourtant pas une biographie. Il constitue plutôt une archive sensible, où s’inscrivent les formes mouvantes de la perception, du temps et du souvenir. Le « cube » désigne simultanément la chambre, la chambre noire photographique et cet espace clos où la solitude, le temps et la vie se déposent lentement.

 

Le titre de cette exposition, Voleur d’histoires, dit avec justesse la démarche de Christophe Bagonneau. L’artiste n’invente pas des récits ; il prélève dans le réel des instants presque imperceptibles, déjà menacés de disparition. Les histoires n’apparaissent jamais dans leur totalité. Elles reviennent sous forme de fragments : la matière d’un mur, un contre-jour près d’une fenêtre, la courbe d’un corps, le silence d’un objet oublié. La photographie cesse alors d’être un instrument d’enregistrement ; elle devient un processus de révélation, faisant remonter à la surface ce que la conscience avait déjà enfoui.

 

Christophe Bagonneau écrivait :

 

« Parfois, juste au sortir du sommeil, on ne sait plus trop où l'on est, puis tout redevient familier, le lit, la chambre, et dehors, la cour où un parent ce jour-là étale la récolte de riz sous la frappe du soleil. »

 

Toute son œuvre semble demeurer dans cet intervalle fragile : avant que le monde ne retrouve son ordre, avant que la mémoire ne devienne langage, dans cet espace indécis où l’étrangeté et le familier coexistent encore.

 

Voleur d’histoires ne dérobe donc jamais les histoires elles-mêmes. Il recueille ce qui leur survit : une lumière, une odeur, une présence, la trace d’un corps, l’épaisseur du temps. La photographie révèle ces vestiges promis à l’effacement et nous permet, à travers la mémoire d’un autre, de reconnaître silencieusement une part de la nôtre.